La valeur islamo-juridique des pièces de l’Etat islamique

Le groupe terroriste Etat islamique a mis en circulation sa propre monnaie, le « dinar islamique ». Les premières photos de cette monnaie ont été diffusées sur Twitter. On ne voit aucun billet mais des pièces en or, en argent et en bronze, sur lesquelles figurent les inscriptions «Etat islamique» et «Califat», ainsi que le poids et la valeur de la monnaie.
L’organisation explique dans un document publié sur Internet que l’objectif est de remplacer «le système monétaire tyrannique imposé aux musulmans, qui a conduit à leur oppression». Il est également précisé que l’objectif est de les libérer du «mercantilisme et de l’oppression économique satanique qui a été imposée».

Dans ce document, qui est censé expliquer cette démarche, les djihadistes se présentent en victime. Face à cette propagande de l’Etat islamique, les médias mainstream ont joué  le jeu à la perfection. Les médias francophones, arabophones et anglophones ont tous proposé leur analyse dans la direction qui leurs a été tracée par l’Etat islamique.

Certes, un État doit avoir sa propre monnaie. C’est un signal fort pour affirmer sa légitimité et sa souveraineté en tant qu’État et prouver à ses ennemis qu’il est là pour rester et même pour conquérir le monde. Cette figure apparaît sur de ces pièces.

Mais le fait de choisir des pièces de métal pour monnaie et non des billets de banque revêt une autre signification bien plus complexe encore.

Il faut comprendre que l’Etat islamique est une organisation islamiste djihadiste qui à pour but de rétablir le Califat. Cette organisation se fonde sur une pensée, une idéologie vaste et complexe: le salafisme. Ce dernier œuvre pour le retour à la culture et l’habitude islamique des premiers temps de l’islam. Il est fondé sur une interprétation littéraliste et rigoureuse des textes.
Donc, tous ses faits et gestes doivent trouver une explication dans l’islam. Mais en vérité, ses membres n’appliquent que des théories et interprétations qui correspondent le mieux à leur fanatisme religieux.

Pourquoi choisir l’or, l’argent et le cuivre?

Le choix de ces matériaux n’est en réalité pas anodin. Et il est loin de la simple volonté d’affirmer une quelconque puissance. La raison principale se trouve dans la conception salafiste de ce que l’on appelle aujourd’hui la «finance islamique».

Dans la finance islamique, qui est fondée sur la loi islamique, l’intérêt est formellement interdit : Ô les croyants! Craignez Allah; et renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes croyants. sourate 2, Verset:278

Cependant, la finance islamique se distingue des pratiques financières conventionnelles par une conception toute différente de la valeur du capital, de la monnaie et du travail.
Cette différence est plus souvent difficile à cerner pour les habitués du système conventionnel car elle ne se limite pas à la théorie en soi mais s’étend aussi à toute une philosophie de vie.

Dans le système communément reconnu et appliqué, la monnaie exerce trois fonctions : elle est unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges. En revanche, dans le système islamique et selon l’idéologie salafiste, un billet de banque ne peut être une réserve de valeur (مخزن للقيمة), car le billet en papier n’a pas plus de valeur que ce que lui accorde le droit juridique et constitutionnel. Les salafistes appellent en revanche au retour aux matières précieuses en tant que références et à la matérialisation des supports monétaires.
Pour eux, la monnaie  doit avoir une valeur intrinsèque. Et quiconque utilise du papier en tant que monnaie, et lui assigne une valeur fictive (aussi faible soit-elle), tente ainsi de créer de la richesse à partir de rien. Cette pratique est frauduleuse : c’est de la riba (intérêt).

Pour justifier cette théorie, les membres de l’Etat islamique s’accordent sur une série de hadiths, dans lesquel Dieu a mis à disposition de l’homme l’or et l’argent comme seuls véritables instruments monétaires. En ce sens, ils constituent les seuls intermédiaires d’échanges de biens et de services et la seule réserve de valeur. Cette parole du prophète a été pendant des siècles sujet de débat et chaque école va de son interprétation.

«De l’or contre de l’or, de l’argent contre de l’argent, du blé contre du blé, de l’orge contre de l’orge, des dattes sèches contre des dattes sèches, du sel contre du sel : quantité égale contre quantité égale, main à main. Celui qui donne un surplus ou prend un surplus tombe dans l’intérêt, le receveur et le donneur en étant similairement (tous deux) coupables. »

Depuis la suppression de toute référence aux matières précieuses, les partisans musulmans de la théorie de matérialisation monétaire se trouvent obligés d’appliquer un «système monétaire tyrannique qui [leur] est imposé».

planche-monnaie
Avec la décision de frapper sa propre monnaie métallique, l’Etat islamique n’entend pas  seulement combattre l’Occident mais veut aussi fasciner le monde à sa façon, en réalisant les fantasmes fanatiques les plus fous. Reste à savoir comment il compte concrétiser un tel projet et éviter les méandres du système financier mondial.

Djarma Acheikh Ahmat Attidjani
Étudiant en éco, passionné des études islamiques

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Djarma Acheikh Ahmat Attidjani
Parfaitement bilingue (arabe-français), activiste politique et analyste indépendant. Citoyen du monde. Passionné d'histoire, des études islamiques et de bande dessinée. Étudiant à vie. Fervent défenseur de la liberté de pensée et d'expression. J’œuvre pour les valeurs démocratiques et la justice. Rédacteur de Jeunes Tchad.
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