Tchad: «L’émergence» coûte que coûte

En cette période du XXI è. siècle, l’Afrique semble être en train d’écrire les plus belles pages de son histoire. Contrairement aux décennies précédentes où les cries s’élevaient un peu partout sur le continent, au Libéria et en Erythrée, mais aussi au Tchad, en Centrafrique et au Mozambique etc., témoignant de l’extrême violence des guerres, des épidémies et de la famine qui sévissaient dans ces pays, l’espoir semble renaître, presque miraculeusement, depuis quelques années, à travers ce seul mot qu’on a réussi à introduire sarcastiquement dans le langage politique courant et officiel : émergence.

Faisant son apparition dans les discours politiques africains au début de l’année 2010, au moment même où certains pays du continent célébraient en grande pompe le cinquantenaire de leur accession à la souveraineté internationale, le terme émergence, dans le vocabulaire des hommes politiques africains (et désormais celui de leurs larbins), ne signifie pas, autre chose que « sortir d’un milieu ». En d’autres termes, le concept peut se traduire par cette réelle volonté politique que manifestent les dirigeants africains pour améliorer la visibilité de l’Afrique, et la sortir de sa pauvreté endémique. Seulement dans leurs langages, le terme est fardé d’images toutes aussi hypnotisantes : larges autoroutes bordées d’immeubles ultramodernes, sièges d’entreprises et d’institutions en verre, hôtels de luxe, voitures de dernière génération, agriculture mécanisée, industries, et citoyens propres et surtout bien habillés. Actuellement, la quasi-totalité des pays africains sont en mode émergence et bien sûr, notre pays le Tchad fait partie de cette quasi-totalité. Le problème est que notre processus d’émergence n’est pas encore vraiment dans un processus émergent. Elle est encore à l’étape embryonnaire, c’est-à-dire très bien présente dans les discours, sur des maquettes et dans les publicités diffusées sur les chaines de télévisions nationales et internationales. Problème ? En tout cas, l’essentiel est que le message passe (étant donné que l’émergence est, par excellence, le nouvel opium du peuple).

Évidemment, et comme on le dit souvent, « seuls les imbéciles ne changent pas ». Et le Tchad n’est pas non plus un imbécile, raison pour laquelle lui-aussi a enfin décidé d’émerger après avoir passé tout son temps à subir les affres de la guerre, de la division, de la mauvaise gouvernance, de détournements des fonds publics, de la corruption et la pauvreté ….

D’ailleurs cette politique d’émergence réussi avec brio dans certains pays africains qui se sont inscrits dans ce processus : le Botswana et la Namibie grâce à une excellente gestion des ressources issues de l’exploitation du diamant ; le Ghana, le Kenya et la Tanzanie (pour ne citer que ceux-là) sont également sur la très bonne voie parce qu’ils ont réussi (ou sont en train de réussir) à stabiliser durablement leurs démocraties, à maîtriser leurs économies, à subvenir aux besoins essentiels de leurs populations et surtout à bien gérer leurs ressources. Cependant, beaucoup de pays africains sont à la traine. Certains ont quand même enclenché le processus (Ethiopie, Sénégal, Côte d’Ivoire). D’autres par contre n’ont même pas encore créé des conditions minimales et préalables qui leur permettraient d’amorcer un tel processus. Dans ce dernier lot se trouve en bonne place le Tchad.

En réalité, le Tchad n’est pas très différent de certains pays africains qui se sont lancés dans cette aventure. C’est un pays très vaste et très riche en ressources naturelles mais pauvre et très endetté; c’est un pays d’une population très hétérogène, pauvre mais très belliqueuse ; et c’est enfin un pays mal gouverné mais très ambitieux. Outre son outrecuidance médiatique, la vision « Tchad, pays émergence en 2030 » est renforcée depuis quelques années avec le « cauchemar panafricaniste » qui, me semble-t-il, consisterait à faire de N’djaména la « vitrine de l’Afrique ».

Au Tchad, contrairement aux autres pays du continent qui sont dans la course, les indicateurs ne sont pas au diapason des ambitions affichées, des discours et des publicités qui squattent les programmes des télévisions. Certes les chantiers existent et ils sont immenses (routes, hôpitaux, écoles et lycées, universités, industries, …). Quant au constat, il est clair : le pays change quand même un peu! Si seulement l’émergence peut se résumer à la seule beauté de nos villes !

Cependant, aux antipodes des discours et de ces chantiers, le déficit démocratique au Tchad est un secret de polichinelle. Le règne de la pensée unique, l’ignorance des droits de l’homme et des libertés fondamentales, la corruption institutionnelle et l’hyper-concentration des pouvoirs publics ne sont pas des éléments qui contribueraient à l’émergence.

Comment le Tchad émergera-t-il lorsque la démocratie tchadienne réfutera la contradiction ? Comment le Tchad émergera-t-il lorsque les institutions dites démocratiques sont en réalité à la solde d’un homme ou d’un groupe d’hommes qui en dessinent la structure, définissent les règles de fonctionnement et en dictent des ordres ? Si le parlement est inféodé au pouvoir des armes qui ne dit pas son nom, comment peut-il travailler pour l’intérêt de ce peuple qu’il prétend représenter ? Si la cours constitutionnelle se présente comme une institution satellite du pouvoir, ne peut-elle pas trancher les contentieux constitutionnels que tel qu’on la lui intime l’ordre de le faire ? Si la justice n’est pas indépendante ou qu’elle est manipulée, comment et avec quel pouvoir peut-elle poursuivre les vrais voleurs des fonds publics et les autres vrais coupables ? Et si la décentralisation doit simplement être entendue comme le morcellement du territoire national pour des visées électoralistes, et comme une simple reproduction du pouvoir central, comment les citoyens peuvent-ils participer à l’enracinement de la démocratie et s’approprier le concept du développement participatif ?

Cette litanie d’interrogation laisse clairement entrevoir que, sur la route de l’émergence, on ne devrait inverser les priorités : le processus de développement politique doit prendre le pas sur le processus de développement économique. Autrement, du moment où on parle en terme d’émergence, seules la bonne gouvernance et l’appropriation de la « vision Tchad pays émergent en 2030 » par les populations constituent le terreau sur lequel peut émerger l’émergence. D’ailleurs, dans aucun pays au monde, le processus de développement a été mis en avant sur le processus politique. La politique, c’est-à-dire la stabilité, la fiabilité et l’efficacité du système politique, constitue l’infrastructure indispensable sur laquelle doit se réaliser le développement. Par ailleurs, aucune dictature, aussi féroce soit-elle, n’a réussi à faire un développement durable à cause de la compression et de l’étouffement du peuple.

Outre l’infrastructure politique, la performance économique est le second véritable catalyseur du développement, et donc de l’émergence. Malheureusement, le système économique tchadien est loin de participer à ce jeu. Loin des chiffres de croissance que proposent les institutions de Bretton Wood, la réalité est la suivante : une économie mal régulée et mal contrôlée, hyper-monopolisée et quasiment dépendante du marché extérieur. Le pays transforme à peine ses matières premières. Les quelques rares industries ne produisent pas à la hauteur de la demande des consommateurs parce que, soit leurs productions sont de mauvaise qualité, soit elles produisent en petite quantité. Du coup, le marché intérieur est envahi par des produits manufacturés en provenance du Nigéria, du Cameroun, du Soudan, et depuis quelques années, de la Chine. En plus de cela, le développement de l’économie informelle a déjà pris une dimension vertigineuse. Le pouvoir d’achat des tchadiens est, de surcroit, parmi les plus bas du monde parce que les Tchadiens sont pauvres. Rien d’étonnant dans ce cas, parce que le Tchad même est un pays pauvre et surtout très endetté. D’ailleurs il vient de franchir le seuil de l’initiative des pays pauvres très endettés (IPPTE) il y a de cela un mois environ.

Etant donc pauvre et très endetté, le Tchad, à l’instar de plusieurs autres pays africains, est sous perfusion de l’aide internationale. Ce qui veut dire que, s’il arrivait que la Banque mondiale, le FMI, et les autres principaux partenaires décident de fermer les robinets, l’aide ne coulera plus et le Tchad entrerait dans une crise sans précédent. Ce n’est qu’une hypothèse. Mais de toute évidence, malgré son indépendance vieille de plus de 50 ans, le Tchad est, peut-être, indépendamment dépendante de l’aide internationale. Peut-être, ai-je dit! Par ailleurs, même si l’aide internationale permet au pays de construire des infrastructures, de réaliser certains projets ou même de boucler le budget, il ne faut pas oublier qu’elle est lourde de conséquence : spoliation des ressources nationales (exemple du pétrole de Doba), surendettement, …

Aussi importe-t-il de rappeler ici que l’agriculture et l’élevage sont les maillons essentiels de l’économie tchadienne. Malheureusement, depuis l’exploitation du pétrole en 2003, ces deux secteurs clés de l’économie nationale sont laissés à l’abandon. La production du coton est en chute libre. Moins peuplé et surtout disposant de vastes terres cultivables, le Tchad, à la surprise générale, importe du riz, du sucre, de la farine de blé, des fruits, … pour nourrir sa population. Pour celles qui dans les zones arides et qui ont de la peine à se nourrir, le pays se voit contraint de quémander du maïs auprès de la PAM pour leur venir à la rescousse. Ce qui veut dire que le Tchad ne produit pas assez pour nourrir sa propre population.

Comment peut-on alors construire un pays émergent lorsque le marché intérieur est corrompu par les produits importés, lorsque l’économique est étouffée par le secteur informel, lorsque l’agriculture qui devrait motoriser notre économie est délaissée, lorsque le pays devient un éternel assisté, lorsque le pouvoir d’achat de la population laisse à désirer, et surtout lorsque le pays, malgré son étendu et les moyens dont il dispose, est incapable de nourrir seulement quelques 12 000 000 de bouches?

De même, il ne peut y avoir d’émergence sans un processus d’émergement massif de la population. Autrement dit, il n’y a que les émergents qui font l’émergence. Or le Tchad n’a pas, jusqu’à lors, défini une politique fiable de maîtrise de son potentiel humain. Les jeunes qui représentent plus de la moitié de la population sont presque laissés à l’abandon. Ils dépeuplent les campagnes au profit des villes sous l’effet conjugué de l’exode rural et du refus manifeste des autorités pour la valorisation des campagnes. En villes, ils deviennent, au gré des circonstances, des délinquants et des assassins mettant en péril la sécurité des citadins. En témoignent les vols, viols, braquages, les meurtres, … Pour les jeunes diplômés, le manque d’emploi contraint à l’alcoolisme et à la consommation de la drogue. Tout ceci entraine des frustrations qui provoquent, soit l’immigration, soit la rébellion et donc l’insécurité.

L’administration quant à elle est vétuste parce que les administrateurs sont vétustes. Ne voulant pas aller en retraite, ils bloquent expressément la circulation des dossiers pour empêcher ou retarder une intégration massive des jeunes à la fonction publique. Du coup, l’intégration qui peut être considérée comme un « processus naturel » de renouvellement et de rajeunissement de la « classe administrative », devient finalement un « processus artificiel » dont la réalisation implique le versement des pots-de-vin, le « j’ai-l’honneurisme », et autres types de négociations informelles. Comment le Tchad peut-il donc émerger à l’ombre de la corruption et de l’ « improfessionalisme » administratif, et surtout de l’inexploitation des ses ressources humaines existantes ?

Le dernier élément qui cristallise notre attention est celui de l’injustice et des inégalités sociales entre les Tchadiens d’abord, et ensuite à l’égard des femmes.

Le Tchad est l’un des pays les plus socialement, économiquement et politiquement injustes et inégalitaires au monde. Dans ce lot se trouve l’inéquitable redistribution des richesses nationales, l’impunité dont jouissent les uns parce qu’ils ont des relations avec les autres, la distribution sur des bases ethniques, clientélistes et régionalistes des postes administratives, le favoritisme politique et économique, les investissements dans certaines régions au détriment des autres, les priorités accordées au développement des villes au détriment des campagnes, … Ce constat saute à l’œil nu : dans certaines régions sont implantées des infrastructures gigantesques qui nécessiteraient d’être implantées dans les régions à fort potentialité économique. Les régions qui connaissent d’impressionnants taux de scolarisation ne sont pas aussi dotées suffisamment d’infrastructures éducatives. Le taux de mortalité est toujours plus élevé dans les provinces que dans la capitale parce que les provinces ne disposent pas des hôpitaux modernes et du personnel soignant efficace comme c’est le cas à N’Djaména. Les recrutements se font sur des bases d’appartenance politique, ethnique et régionale. A N’Djaména précisément, le contraste est sans appel: certains quartiers très bien lotis et électrifiés, dans lesquels vivent certaines personnes qui sont, soit acquises à la cause des dirigeants, soit appartiennent aux familles les plus influentes du pays, côtoient d’autres quartiers à peine électrifiés, régulièrement inondés et donc mal lotis.

Les femmes, quant à elles, ne sont pas assez représentées dans les sphères décisionnelles. La parité homme-femme telle qu’adoptée par l’Organisation des Nations Unies à travers les Objectifs du millénaire (précisément les objectifs 1 et 3) est loin de faire l’unanimité au Tchad. Du coup, les femmes sont faiblement représentées à l’Assemblée nationale, au gouvernement et dans les autres instances décisionnelles de l’administration nationale. Or le développement économique, social et politique d’un pays ne peut se faire sans la participation effective de toutes les couches sociales notamment les femmes, dont le poids démographique n’est pas des moindres. On évoque souvent les dispositions traditionnelles ou coutumières et religieuses pour justifier cette place secondaire qu’on attribue à la femme dans ce pays. Dans ce cas, la question qu’on se pose est de savoir si le Tchad est une République moderne, gouverné par des hommes modernes et surtout régit par des lois modernes, ou une sorte d’Etat pré-colonial, dirigé par des monarques traditionnels, gardiens des us et coutumes, et régit par des lois coutumières, traditionnelles et surtout religieuses ? Si le Tchad est une République, ce qui est indubitablement le cas, il va falloir que les règles et lois positives de la République s’appliquent à tous, sans distinction de genre. Par conséquent, permettre aux femmes de réussir au Tchad, là où les hommes ont lamentablement échoué depuis plus de 50 ans ne doit pas faire l’objet de négociations ou de tractations supplémentaires. Procéder autrement sera incompréhensible : comment peut-on émerger en abandonnant, soit expressément, soit par ignorance, une importante frange de la population immergée ?

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Djarma Acheikh Ahmat Attidjani
Parfaitement bilingue (arabe-français), activiste politique et analyste indépendant. Citoyen du monde. Passionné d'histoire, des études islamiques et de bande dessinée. Étudiant à vie. Fervent défenseur de la liberté de pensée et d'expression. J’œuvre pour les valeurs démocratiques et la justice. Rédacteur de Jeunes Tchad.
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